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Léopold Sédar Senghor : L’immense douleur d’un père que l’Histoire a oubliée

Derrière les ors du palais présidentiel de Dakar, sous la coupole de l’Académie française et au-delà des hommages internationaux qui ont salué le bâtisseur de la théorie de la Négritude, se dessine l’ombre d’un homme profondément brisé. Léopold Sédar Senghor a dirigé le Sénégal, captivé le monde par ses vers et marqué le XX siècle de son empreinte intellectuelle. Pourtant, l’homme qui a su chanter la beauté de l’Afrique n’a jamais pu échapper à la tragédie la plus intime et la plus féroce : celle de survivre à ses propres enfants.

Pour le « Président-Poète », la gloire publique n’aura été qu’un mince rempart contre les assauts répétés d’un destin familial cruel.

La Corniche de Dakar : Le jour où le temps s’est arrêté

Le 4 juin 1981, le Sénégal retient son souffle. Sur la route de la Corniche à Dakar, le destin bascule dans l’horreur. Philippe-Maguilen, le fils cadet du président, né de son union avec Colette Hubert, trouve la mort dans un terrible accident de voiture aux côtés de sa compagne. Il n’avait que 22 ans.

Surnommé le « Prince de la gentillesse » par ceux qui l’ont côtoyé, Philippe était un jeune homme humble, poli, sur qui reposaient tant d’espoirs. Pour Senghor, qui a quitté le pouvoir quelques mois plus tôt en décembre 1980, le coup est d’une violence inouïe. Le poète est terrassé. Le silence s’installe.

Il lui faudra deux longues années de silence et d’amertume, deux ans pour que la douleur mûrisse et se transforme en encre, avant de pouvoir publier en 1983, Élégie pour Philippe-Maguilen Senghor. Un cri de deuil déchirant où la plume du poète ne cherche plus à célébrer la patrie, mais à pleurer son enfant :

« Je dis bien deux ans de sécheresse, deux ans sans un souffle de vent sur mon cœur, pas une goutte d’eau sur mes lèvres altérées […]. Et tu es là, Philippe, mon fils… »

Le double coup du destin : La chute de Guy-Wali

Alors que la plaie de la perte de Philippe est encore béante, le sort frappe une seconde fois, la même année que la publication de cette élégie. En 1983, à Paris, Guy-Wali Senghor, le deuxième fils du président issu de son premier mariage avec Ginette Éboué, meurt tragiquement à l’âge de 34 ans après une chute du cinquième étage de son immeuble.

Brillant intellectuel, professeur de philosophie, Guy-Wali nourrissait le rêve de transmettre son savoir sur la terre de son père, au Sénégal. Sa disparition brutale plonge définitivement Senghor dans une vieillesse habitée par les fantômes et la mélancolie. De cette fratrie touchée par le drame, seul l’aîné, Francis-Arfang, survivra à cette série de tragédies, choisissant la discrétion, loin des projecteurs de l’histoire politique.

La solitude du poète face à l’immortalité

On retient souvent des grands hommes d’État leurs discours fondateurs, leurs victoires politiques et l’héritage qu’ils laissent à la postérité. Pour Senghor, cet héritage est immense. Mais l’Histoire oublie trop souvent que derrière le costume de l’homme de pouvoir se cache une vulnérabilité universelle.

Léopold Sédar Senghor s’est éteint en 2001, rejoignant ses fils dans le silence des siècles. Si ses poèmes continuent d’être étudiés dans le monde entier, ils portent à jamais la double marque de son génie et de ses larmes. L’histoire d’un homme qui, après avoir donné une voix à tout un continent, s’est retrouvé tragiquement désarmé face à la douleur d’un père.

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