Dans le langage courant ivoirien, l’appellation « Grand Ouest » désigne un ensemble de peuples et de traditions qui semblent former un bloc monolithique. Pourtant, en posant les yeux sur la carte administrative actuelle, un constat s’impose : une grande partie des populations que l’on dit « de l’Ouest » vivent en réalité dans le Centre-Ouest, le Sud-Ouest, voire le Sud-Forestier.
Le véritable Ouest : Les montagnes et les frontières
Pour comprendre le paradoxe, il faut d’abord identifier le « vrai » Ouest géographique. Sur la carte, il est représenté par le district des Montagnes, comprenant trois régions clés : Le Tonkpi (Man) : L’Ouest montagneux. Le Guémon (Duékoué) et le Cavally (Guiglo/Taï) : L’Ouest frontalier. Ces zones constituent la limite naturelle du pays avec le Libéria et la Guinée. C’est ici, et seulement ici, que la géographie s’aligne parfaitement avec l’appellation.
2. Le Centre-Ouest : Le cœur de la méprise
C’est ici que le paradoxe est le plus frappant. Les régions suivantes sont quasi-systématiquement classées à « l’Ouest » dans les discours, alors que leur position sur la carte raconte une autre histoire :
Le Gôh (Gagnoa) et le Lôh-Djiboua (Divo)
Situées à la lisière de la zone forestière du Sud, ces régions sont en réalité au Sud-Centre. Gagnoa est presque sur la même ligne verticale que Yamoussoukro (le Centre). Oumé – Diegonefla là vivent les gbans , communément appélé les Gagou ( le centre ) Divo est plus proche d’Abidjan que de la frontière libérienne.Pourtant, parce que ces régions sont habitées par les peuples Bété et Dida (appartenant au groupe culturel Krou), elles sont rattachées mentalement à l’Ouest.
Le Haut-Sassandra (Daloa)
Pivot de la boucle du cacao, la région de Daloa se situe exactement au centre de la moitié sud du pays. C’est une zone charnière qui appartient au Centre-Ouest. Sur la carte, elle fait office de frontière entre la savane centrale et la grande forêt, mais elle n’est géographiquement pas « à l’ouest » du pays.
Le cas de la Nawa et du Littoral
Le Sud-Ouest est une autre zone souvent englobée dans ce grand ensemble.
La Nawa (Soubré) et San-Pédro : Bien que situées dans la partie inférieure gauche de la carte, leur dynamique est celle du Bas-Sassandra. Ce sont des régions littorales ou pré-littorales. L’éloignement d’Abidjan a longtemps renforcé cette idée de « voyage vers l’Ouest », alors qu’un habitant de Soubré descend vers le Sud plus qu’il ne se dirige vers l’Ouest.
Pourquoi ce décalage persiste-t-il ?
La raison majeure est ethnolinguistique. La majorité des peuples dits « de l’Ouest » appartiennent au grand groupe Krou (Bété, Dida, Wê, Kru, Toura, etc.). Comme le berceau de ce groupe et ses représentants les plus emblématiques (les Wê et les Dan) occupent l’extrême ouest, l’étiquette a été étendue par extension à toutes les populations du groupe, même celles vivant au centre du pays.
L’histoire coloniale et administrative
Sous l’ère coloniale, la structuration des cercles administratifs regroupait souvent les populations par affinités culturelles pour faciliter la gestion. Cela a cristallisé des blocs identitaires qui ne correspondaient pas toujours à la rigueur des longitudes.
Synthèse : Position réelle vs Appellation
| Région | Chef-lieu | Position sur la Carte | Appellation Populaire |
| Tonkpi | Man | Extrême-Ouest | Ouest |
| Gôh | Gagnoa | Centre-Sud | Ouest |
| Lôh-Djiboua | Divo | Sud | Ouest |
| Nawa | Soubré | Sud-Ouest | Ouest |
| Haut-Sassandra | Daloa | Centre-Ouest | Ouest |
La carte de la Côte d’Ivoire est un outil de précision administrative, mais la « carte mentale » des Ivoiriens est une carte de l’histoire et des cultures. Dire d’un habitant de Gagnoa qu’il est de l’Ouest est une vérité culturelle, mais une erreur géographique. Comprendre cette nuance, c’est accepter que dans la construction de l’identité ivoirienne, le sang et la langue voyagent souvent plus vite et plus loin que les frontières tracées sur le papier.
