À une centaine de kilomètres à l’ouest de Dacca, la ville de Daulatdia abrite une réalité brutale. Dans ce pays à majorité musulmane, la prostitution est tolérée dans des enclaves spécifiques. Daulatdia n’est pas seulement un quartier rouge, c’est une véritable « ville dans la ville » où 1 500 femmes travaillent jour et nuit sous le regard de milliers de clients en transit.
Un carrefour stratégique et économique
Située à l’intersection de routes ferroviaires et fluviales majeures, Daulatdia est un point de passage obligé pour les transporteurs. Chaque jour, plus de 2 000 camions s’y arrêtent. Les chauffeurs constituent la clientèle principale de ce moteur économique local. On estime que 3 500 hommes fréquentent quotidiennement le bordel, où les tarifs d’une passe varient de 60 centimes à 10 euros.
Des destins brisés et des vies sous contrainte
Derrière les façades colorées et le maquillage, les récits de vie sont marqués par la violence et la pauvreté.
De nombreuses jeunes filles, comme B., sont vendues par des proches pour quelques centaines d’euros. Prisonnières d’une dette qu’elles ne peuvent jamais rembourser, elles vivent sous surveillance constante, enfermées dans de petites chambres qui deviennent leur seul horizon.
Beaucoup de travailleuses du sexe sont nées à Daulatdia. Pour elles, la prostitution est souvent l’unique moyen de nourrir leur famille. C’est le cas de Khouchi, qui a commencé à 13 ans pour subvenir aux besoins de ses cinq frères et sœurs et de sa mère.
Des pratiques sanitaires alarmantes : Le « Dexon »
Pour attirer plus de clients, les femmes de Daulatdia ont recours à des méthodes extrêmes. Les plus jeunes ou les plus sveltes utilisent du Luradexon, un stéroïde normalement destiné à l’engraissement du bétail. Ce médicament, vendu sans prescription pour quelques centimes, leur permet de prendre rapidement du poids pour paraître plus « femmes ». Les conséquences sur la santé sont dévastatrices : insuffisances hépatiques, ostéoporose, et parfois même des décès prématurés.
L’éducation comme seul espoir de sortie
Au milieu de ce chaos, quelques lueurs d’espoir subsistent. Des ONG ont mis en place des écoles le long des voies ferrées pour les 700 enfants qui vivent dans le bordel.
Longtemps rejetés par les villageois alentour, ces enfants tentent de suivre une scolarité normale. Rina, une ancienne prostituée devenue institutrice, témoigne de l’importance de l’éducation. Ayant quitté le bordel il y a 13 ans, elle consacre désormais sa vie à protéger les jeunes filles de la tentation de la rue et les garçons des fléaux de la drogue.
Une fin de vie dans l’oubli
À Daulatdia, l’espérance de vie est courte. La drogue, l’alcool de contrebande et la violence font partie du quotidien. Les doyennes, comme Shilpi (65 ans), tentent tant bien que mal de maintenir une forme de dignité, notamment en gérant le cimetière local. Autrefois, les corps des prostituées étaient jetés au fleuve ou enterrés à la hâte dans le sable ; aujourd’hui, elles disposent d’un lieu de sépulture rudimentaire, à l’abri des regards.
Daulatdia reste un paradoxe social profond. Si la prostitution y est légale, les femmes qui y travaillent demeurent des parias, piégées entre une nécessité économique vitale et un mépris social qui les empêche, elles et leurs enfants, de s’imaginer un avenir en dehors des murs de la ville-bordel.
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