Payer des soins de santé à moindre coût pour tous les Ivoiriens : le projet semblait visionnaire au début des années 2000. Initié sous le nom d’Assurance Maladie Universelle (AMU) par le gouvernement de Laurent Gbagbo, ce chantier titanesque a traversé plus de deux décennies de secousses politiques avant de se concrétiser sous la forme de la Couverture Maladie Universelle (CMU) portée par Alassane Ouattara. Récit d’une grande réforme sociale devenue une continuité d’État.
2000 : L’acte fondateur de la « Refondation »
Lorsque Laurent Gbagbo accède au pouvoir en octobre 2000, l’Assurance Maladie Universelle (AMU) figure au cœur de son programme social. L’objectif est audacieux : briser le cercle vicieux de la pauvreté en garantissant l’accès aux soins de santé à l’ensemble de la population, notamment aux travailleurs du secteur informel et du monde rural.
Porté par une dynamique de souveraineté sociale, le projet prend forme à travers des études de faisabilité et la création de structures de cadrage. Pour la première fois dans l’histoire du pays, l’État ivoirien théorise un modèle de solidarité nationale fondé sur la cotisation obligatoire.
2002 : Le coup d’arrêt de la crise militaro-politique
Alors que les premiers tests et déploiements du dispositif se mettent en place, la Côte d’Ivoire bascule dans la crise avec le coup d’État manqué de septembre 2002, suivi de la partition du pays.
Sous le poids de la guerre, de la baisse des recettes publiques et des priorités sécuritaires, l’AMU est mise en sommeil. Bien que conservée comme une promesse politique forte par les partisans du pouvoir d’alors, la réforme ne trouve jamais l’espace budgétaire ni la stabilité institutionnelle nécessaires à son déploiement à grande échelle.
2014 : La renaissance sous le nom de CMU
Il aura fallu attendre plus d’une décennie et la stabilisation politique pour que le chantier de la protection sociale revienne au centre des priorités nationales. En 2014, le gouvernement d’Alassane Ouattara relance le projet sous une nouvelle appellation : la Couverture Maladie Universelle (CMU), gérée par la Caisse Nationale d’Assurance Maladie (CNAM).
Tout en s’appuyant sur les bases théoriques de la solidarité nationale, le pouvoir en place restructure profondément le mécanisme :
Modernisation technique
Enrôlement biométrique, informatisation du réseau de santé et partenariat structuré avec les pharmacies privées.
Extension progressive
D’abord déployée auprès des étudiants et des fonctionnaires, la CMU s’est progressivement élargie aux travailleurs du secteur privé, aux commerçants et aux acteurs du monde agricole.
L’incarnation d’une continuité d’État
Si la paternité de l’idée revient à la gauche ivoirienne sous Laurent Gbagbo, son opérationnalisation à grande échelle reste l’œuvre de la gouvernance libérale d’Alassane Ouattara.
Ce passage de l’AMU à la CMU illustre une réalité rare mais essentielle en politique : au-delà des rivalités partisanes et des doctrines idéologiques, les grandes réformes sociales finissent toujours par s’imposer comme des impératifs nationaux. Aujourd’hui, alors que la CMU poursuit son intégration dans le quotidien des ménages ivoiriens, elle demeure le symbole d’une ambition sociale partagée par deux régimes successifs.
