À Cocody, l’une des communes les plus étendues d’Abidjan, prendre un taxi communal pour parcourir une longue distance est devenu presque impossible. Très souvent, le trajet est morcelé en plusieurs tronçons, obligeant les usagers à changer deux ou trois fois de véhicule.
Une situation devenue banale, mais dont les causes restent largement méconnues. Enquête.
« Ici, tu ne choisis pas ta ligne »
Dans un parking de taxis de Cocody, Kader, chauffeur depuis 8 ans (nom d’emprunt), accepte de parler sous couvert d’anonymat.
« Ici, tu ne choisis pas ta ligne. C’est le syndicat qui t’affecte. Pour entrer sur une ligne, tu dois déposer une caution qui peut atteindre 70 000 FCFA. »
Selon lui, chaque ligne fonctionne comme un territoire verrouillé.
« Une fois que tu es affecté, tu dois rester sur cette zone. Si tu dépasses, tu as des problèmes. »
Des versements quotidiens aux syndicats
Yao, également chauffeur à Cocody (anonymat requis), évoque les cotisations imposées. « Sur certaines lignes, les responsables peuvent récupérer jusqu’à 80 000 FCFA par jour. Nous, on doit payer avant même de penser à notre carburant. »
Il explique que ces sommes proviennent de petits prélèvements sur chaque chauffeur : « Même si tu n’as presque rien gagné, tu dois payer. »
La peur comme moyen de dissuasion
Pourquoi les chauffeurs ne protestent-ils pas ?
Moussa, 34 ans, conducteur de taxi communal depuis 5 ans : « Des chauffeurs qui ont voulu se plaindre ont été menacés. Certains ont été battus. D’autres ont perdu leur place sur la ligne. » . Un climat de peur entretenu : « Tu parles trop, tu disparais du parking. Alors chacun se tait. »
Les usagers pris au piège
Du côté des populations, la colère est palpable.
Awa, employée de bureau à Cocody Angré : « Avant, je prenais un seul taxi pour aller travailler. Aujourd’hui, je prends deux taxis. Mon budget transport a presque doublé. »
Serge, étudiant : « Chaque changement de taxi, c’est encore payer. Et souvent les chauffeurs sont agressifs. »
Fatigue, pertes de temps, dépenses supplémentaires : les conséquences sont quotidiennes.
La justification des syndicats
Un responsable syndical joint par téléphone, qui a souhaité garder l’anonymat, avance un autre argument :
« Les lignes par zone permettent d’organiser le transport et d’éviter le désordre. C’est aussi pour rapprocher les taxis des populations dans chaque quartier. »
Mais sur le terrain, cette version est contestée.
Kader (chauffeur) : « Si c’était pour aider les populations, on laisserait les taxis circuler librement. La vérité, c’est que ça permet surtout de contrôler l’argent. »
Le poids des charges pour les chauffeurs
Les conducteurs reconnaissent toutefois une réalité économique difficile :
Carburant cher . Taxes municipales .Cotisations syndicales .Contrôles policiers fréquents
Yao : « Faire de longues distances, c’est plus de carburant, plus de risques. Rester sur une petite zone devient une stratégie de survie. »
À qui profite réellement ce système ?
Selon plusieurs témoignages, ce système bénéficie avant tout : Aux responsables de lignes . Aux structures syndicales. À certains intermédiaires informels.
Pendant ce temps : Les chauffeurs survivent. Les populations paient plus cher .
Un problème plus large qu’il n’y paraît
Si notre enquête s’est concentrée sur Cocody, des témoignages similaires ont été recueillis à Yopougon, Abobo, Adjamé, Treichville et Koumassi.
Le phénomène dépasse donc largement une seule commune.
Le cloisonnement des taxis communaux à Cocody n’est pas un simple problème d’organisation. Il révèle un système informel puissant, peu contrôlé, où les intérêts économiques priment sur le service public. Sans réforme profonde du secteur du transport urbain, ce sont encore les populations et les chauffeurs qui continueront d’en payer le prix.

Ouattara
février 6, 2026 at 6:53 am
Merci pour cette belle enquête d’éclairage et informations