Dans le témoignage livré par Germaine Pitroipa, ancienne Haut-Commissaire sous la Révolution burkinabè, la tragédie du 15 octobre 1987 dépasse largement le cadre des frontières du Burkina Faso. En filigrane des tensions intérieures qui ont conduit à l’assassinat de Thomas Sankara, la Côte d’Ivoire apparaît comme une pièce maîtresse de l’échiquier politique et stratégique de l’époque.
La Côte d’Ivoire, épicentre de l’axe anti-Sankara
Au cours de son entretien, Germaine Pitroipa revient sur la dynamique régionale qui entourait le pouvoir révolutionnaire de Ouagadougou. À cette période, la diplomatie d’Houphouët-Boigny voyait d’un œil très inquiet l’expérience sankariste, perçue comme un facteur d’instabilité et une menace pour l’influence préservée de la France dans la sous-région.
L’analyse transmise dans ce récit pointe directement la Côte d’Ivoire comme la tête de pont ou le hub logistique des manœuvres de déstabilisation visant le régime du Conseil National de la Révolution (CNR). Abidjan représentait alors le point de convergence où se croisaient les intérêts politiques conservateurs de l’Afrique de l’Ouest, les relais de la Françafrique et les dissidents burkinabè opposés au virage anti-impérialiste de Sankara.
Enjeux migratoires et main-d’œuvre voltaïque
Au-delà de la géopolitique pure, les échanges rappellent la complexité des relations humaines et économiques entre les deux nations. La Côte d’Ivoire hébergeait déjà une importante communauté de travailleurs d’origine burkinabè (historiquement qualifiée de main-d’œuvre voltaïque). Cet enjeu migratoire constituait un levier de pression économique considérable utilisé pour fragiliser le gouvernement de Sankara, tout en maintenant une dépendance réciproque stratégique.
Du drame de 1987 à la terre d’exil
L’évocation de la Côte d’Ivoire prend un relief particulier à la lumière de la suite de l’histoire. Après la chute et la mort de Thomas Sankara, Blaise Compaoré s’est appuyé sur cet axe privilégié avec la Côte d’Ivoire pour asseoir son pouvoir sur le long terme. Des décennies plus tard, la Côte d’Ivoire est devenue la terre de refuge et d’exil de Blaise Compaoré après son propre renversement en 2014, concrétisant ainsi la continuité d’une alliance politique qui a marqué l’Afrique de l’Ouest.
À travers le regard de Germaine Pitroipa, le rôle de la Côte d’Ivoire dans la fin de la Révolution burkinabè rappelle que le destin de Thomas Sankara ne s’est pas joué uniquement à Ouagadougou, mais dans un réseau complexe d’intérêts sous-régionaux et internationaux.
