Société

Industries culturelles et créatives : le modèle des majors enfin remis en question en Afrique

Si les stars du continent doivent une partie de leur succès international aux géants de l’industrie du disque, cette collaboration se heurte à l’essor des labels locaux et de l’autoproduction. En jeu : la liberté de création, une meilleure rémunération des artistes et l’émergence d’un secteur musical africain fort.

Les majors, accélérateurs de carrière… mais pas sans contreparties

Angélique Kidjo chez Universal, Wizkid, Davido et Tyla produits par Sony, Burna Boy membre de la maison Warner… Nombre d’artistes africains ont atteint la scène mondiale grâce à l’appui logistique, technique et marketing des majors. Mais ce modèle, longtemps perçu comme incontournable, est aujourd’hui contesté par une nouvelle génération d’artistes et de producteurs qui cherchent à reprendre le contrôle de leur musique.

En Côte d’Ivoire, Universal Music Africa (UMA) branche régionale d’Universal Music Group a installé son siège à Abidjan en 2018, couvrant plus de 25 pays africains. Elle y a signé des talents comme Kiff No Beat, Didi B ou encore la star du gospel Ks Bloom, contribuant à donner une visibilité continentale à la scène ivoirienne. Cependant, si ces collaborations ont permis d’exporter certains artistes, les critiques ne manquent pas : contrats parfois peu avantageux, manque de contrôle créatif, et surtout, revenus financiers qui ne profiteraient pas suffisamment au marché local.

Une industrie ivoirienne en mutation

Le paysage musical ivoirien reste marqué par un dynamisme créatif exceptionnel : coupé-décalé, rap ivoire, gospel, afropop… Des labels locaux comme Banger Music, 107 Productions ou Star Factory Music produisent des artistes capables de rivaliser avec leurs homologues nigérians ou ghanéens. Mais ces structures manquent souvent de moyens comparables à ceux des majors, notamment pour la distribution internationale et la promotion numérique.

Les majors, elles, ciblent en priorité les artistes déjà populaires, ce qui limite leur rôle de dénicheur de talents. « Le risque, c’est que la Côte d’Ivoire devienne simplement un marché de consommation musicale plutôt qu’un véritable pôle de production exportable », analyse un producteur local.

Le défi des revenus et du droit d’auteur

Le problème des redevances impayées ou mal réparties touche aussi la Côte d’Ivoire. Malgré l’existence du BURIDA, censé protéger les droits des artistes, beaucoup dénoncent des paiements irréguliers et une opacité persistante. Cela pousse certains à s’autoproduire, en exploitant le streaming et les réseaux sociaux pour monétiser directement leurs œuvres. Des artistes comme Suspect 95 ou Didi B ont ainsi su combiner distribution numérique indépendante et partenariats ponctuels avec des majors pour maximiser leur portée tout en gardant une part d’autonomie.

Vers un modèle hybride ?

Le futur de l’industrie ivoirienne pourrait passer par un modèle hybride où majors et labels locaux co-investissent dans les artistes, avec une meilleure répartition des revenus et un soutien réel à la production locale. Des partenariats comme celui entre Universal et des structures ivoiriennes pour la gestion des artistes gospel en sont un exemple.

La montée en puissance de plateformes africaines de streaming, ainsi que le développement d’infrastructures (studios, salles de concert, festivals internationaux comme Femua), pourrait aussi rééquilibrer le rapport de force et permettre aux artistes ivoiriens d’être à la fois maîtres de leur art et compétitifs sur le marché mondial.

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