La Bourse des Matières Premières Agricoles (BMPA) a été officiellement lancée ce mercredi 28 mai 2025 à Abidjan, avec tambours et trompettes. Présent à la cérémonie, le ministre de l’Agriculture Kobenan Kouassi Adjoumani s’est félicité d’une “révolution” en marche pour le secteur agricole. Mais derrière les discours officiels et les termes techniques flatteurs, une question persiste : à qui profitera réellement ce nouvel outil de régulation ?
Une plateforme “moderne”, mais pour quels producteurs ?
Conçue avec l’appui technique de la BRVM (Bourse Régionale des Valeurs Mobilières), la BMPA se veut ambitieuse. Elle devrait, selon son directeur général Dr Félix Edoh Kossi Amenounve, “transformer structurellement” l’agriculture ivoirienne. Une promesse aux allures de mantra : transparence des prix, accès facilité au financement, commerce équitable… sur le papier, tout semble parfait.
Mais à l’heure où les petits producteurs de cajou, de cola et de maïs peinent encore à vendre leurs récoltes à un prix juste, certains s’interrogent déjà : cette Bourse ne risque-t-elle pas de devenir un terrain de jeu pour opérateurs puissants et courtiers bien connectés, loin des réalités des paysans ivoiriens ?
Trois spéculations, trois courtiers… et peu de visibilité pour le terrain
La première phase de la BMPA se concentre sur trois produits : la noix de cajou, la noix de cola et le maïs. Trois “Courtiers en Produits Agricoles” (CPA) ont été accrédités : West Africa Commodities Market, Raw Material Trading, et African Commodities Brokerage House. Quant à la Banque Nationale d’Investissement (BNI), elle a été désignée comme Banque de Règlement Agricole.
Des acteurs privés puissants, un système très organisé, une architecture “conforme aux standards internationaux”… Mais quid des coopératives locales, des planteurs sans intermédiaires, des circuits courts ? Pour l’instant, aucune mesure concrète ne garantit leur pleine participation à ce marché naissant.
Un “hub agricole” ou un mirage technocratique ?
Le ministre Adjoumani, très confiant, a annoncé que la Côte d’Ivoire ambitionne de devenir un hub régional du commerce agricole. Une vision séduisante sur le plan macroéconomique, mais qui laisse sceptiques certains observateurs : “On parle d’inclusion financière, mais est-ce que les planteurs dans les zones rurales ont été impliqués dans la conception de cette bourse ?” interroge un expert du secteur sous couvert d’anonymat.
L’envers du décor
Derrière les six objectifs affichés (transparence, incitation à la production, accès au financement, etc.), plusieurs défis restent entiers : fracture numérique, faible niveau d’alphabétisation financière en zone rurale, poids des intermédiaires… Et surtout, la crainte que cette nouvelle Bourse serve plus la financiarisation de l’agriculture que les besoins des producteurs eux-mêmes.
La BMPA peut-elle vraiment transformer l’agriculture ivoirienne, ou sera-t-elle un outil de plus entre les mains des acteurs dominants ? Derrière le vernis institutionnel, la vigilance s’impose. Car une bourse agricole sans les paysans, ce serait un peu comme une foire sans marchands : brillante en façade, mais vide de sens.
