Sous des airs de pâtisseries ordinaires, les « space cakes » des gâteaux incrustés de cannabis ou de drogues de synthèse s’arrachent à coups de clics sur les réseaux sociaux à Abidjan. Livrés à domicile, ces desserts d’un nouveau genre ciblent une jeunesse inconsciente des risques de surdose. Enquête sur un business criminel 2.0.
Un visuel soigné sur Instagram, un numéro WhatsApp pour commander, une livraison rapide en VTC partout à Abidjan… À première vue, l’annonce ressemble à celle d’un pâtissier amateur en quête de visibilité. Mais derrière le glaçage coloré et les pépites de chocolat se cache un piège redoutable : le « Space Cake ». En Côte d’Ivoire, ce gâteau d’origine hollandaise, fortement dosé en THC (le principe actif du cannabis) ou en drogues de synthèse, a discrètement déserté les cercles restreints d’initiés pour s’installer massivement sur la toile.
Le business masqué des réseaux sociaux
Si l’accès aux stupéfiants classiques nécessitait autrefois de se déplacer dans des zones interconnectées ou des fumoirs, la numérisation a totalement brisé cette barrière. Aujourd’hui, Snapchat, Telegram et Instagram sont devenus les nouvelles vitrines de ce commerce illicite en Côte d’Ivoire.
Les dealers de la tech rivalisent d’ingéniosité : cookies, brownies, ou gâteaux d’anniversaire personnalisés. Pour les consommateurs, souvent de jeunes élèves ou étudiants, l’illusion de la normalité est totale. L’absence de fumée et d’odeur caractéristique permet de consommer le produit en toute impunité, que ce soit à la maison, en classe ou lors des virées nocturnes abidjanaises.
Le piège de l’ingestion : Le danger de la surdose
Ce que les jeunes consommateurs ignorent souvent, c’est que consommer du cannabis sous forme d’aliment est infiniment plus dangereux que de le fumer.
Lorsqu’il est fumé, les effets du cannabis sont quasi immédiats. Lorsqu’il est ingéré, le processus de digestion retarde l’apparition des effets de 30 minutes à 2 heures.
Pensant que le gâteau « ne fait rien », le consommateur a tendance à en reprendre une deuxième, puis une troisième part. Lorsque le pic d’effet de l’ingestion combinée survient, il est d’une violence extrême. Les services d’urgence de plusieurs centres hospitaliers universitaires (CHU) d’Abidjan font de plus en plus face à des cas de « bad trips » sévères chez des adolescents : paranoïa aiguë, hallucinations, tachycardie, détresse respiratoire et, dans les cas les plus graves, des comas rectificatifs.
Une impunité numérique dans le collimateur des autorités
Ce fléau pose un défi de taille aux forces de l’ordre, notamment à la Direction de la Police des Stupéfiants et des Drogues (DPSD) et à la Plateforme de Lutte Contre la Cybercriminalité (PLCC). Traquer ces pâtissiers de l’ombre s’avère complexe, car les comptes professionnels mutent constamment et utilisent des puces de paiement mobile (Mobile Money) enregistrées sous de fausses identités.
Toutefois, la réplique s’organise. Les cyber-enquêteurs accentuent la surveillance sur les mots-clés codés utilisés par les réseaux de distribution sur la toile ivoirienne.
L’appel à la vigilance des parents
Face à cette menace invisible qui s’invite par livraison directement dans les chambres des enfants, la sensibilisation reste l’arme la plus efficace. Les spécialistes de la santé et les éducateurs interpellent les parents : une baisse soudaine des performances scolaires, des sautes d’humeur inexpliquées, des colis reçus de manière suspecte ou une somnolence excessive doivent impérativement alerter.
Le « Space Cake » n’a rien d’un jeu récréatif. Derrière la tendance numérique se dissimule une stratégie de dépendance agressive qui met en péril la santé mentale et physique de la jeunesse ivoirienne.
