À Abidjan, le quartier du Plateau vit chaque soir une scène presque irréelle. Vers 17 heures, lorsque les bureaux commencent à se vider et que les travailleurs quittent les tours de verre pour rejoindre les bus et les taxis, un autre mouvement s’amorce dans le ciel. Des milliers de chauves-souris s’élancent des arbres qui bordent les grandes avenues. Pendant quelques minutes, humains et chiroptères semblent partager la même routine : celle du départ.
Une scène quotidienne au cœur d’Abidjan
Le Plateau, centre des affaires de la capitale économique ivoirienne, est aussi l’un des refuges urbains les plus spectaculaires pour les chauves-souris. Toute la journée, ces animaux dorment suspendus aux branches des grands arbres qui jalonnent les avenues du quartier. Puis, à la tombée du jour, le ciel se remplit de silhouettes sombres qui tournoient entre les immeubles. Des dizaines de milliers d’individus s’envolent presque simultanément, couvrant parfois le bruit de la circulation par leurs cris et leurs battements d’ailes.
Pour les habitants et les travailleurs du quartier, la scène est devenue familière. Certains lèvent les yeux pour admirer ce ballet aérien, d’autres pressent le pas pour éviter les déjections qui tombent parfois des arbres. Mais tous reconnaissent que ce spectacle fait désormais partie de l’identité du Plateau.
Une destination nocturne : la forêt du Banco
Après leur envol, ces chauves-souris quittent le cœur d’Abidjan pour rejoindre leurs zones d’alimentation. Selon des biologistes ivoiriens, elles parcourent plusieurs kilomètres pour atteindre la forêt du parc national du Banco, située à une dizaine de kilomètres du centre-ville. Là-bas, elles passent la nuit à se nourrir de fruits, de fleurs et d’insectes avant de revenir à l’aube se reposer dans les arbres du Plateau.
L’espèce la plus visible est la chauve-souris paillée (Eidolon helvum), une grande chauve-souris frugivore très répandue en Afrique de l’Ouest. Elle joue un rôle essentiel dans l’écosystème : en consommant des fruits et en dispersant les graines au cours de ses déplacements, elle contribue à la régénération de nombreuses espèces végétales.
Une cohabitation parfois difficile
Malgré leur importance écologique, les chauves-souris du Plateau ne font pas toujours l’unanimité. Certains habitants se plaignent du bruit constant qu’elles produisent pendant la journée ou des salissures qu’elles laissent sur les trottoirs et les voitures. Au fil des années, des pétitions ont même été lancées pour demander leur déplacement.
À cela s’ajoutent les inquiétudes liées aux maladies. Pourtant, les autorités sanitaires ivoiriennes ont indiqué qu’aucun cas de virus dangereux, comme Ebola, n’a été détecté chez les chauves-souris étudiées dans le quartier.
Une population en déclin
Les scientifiques tirent néanmoins la sonnette d’alarme. Il y a une quinzaine d’années, la population de chauves-souris du Plateau était estimée à près d’un million d’individus. Aujourd’hui, leur nombre aurait fortement diminué, notamment à cause de l’urbanisation, de la coupe des arbres et du braconnage. Certains chercheurs estiment même qu’une partie de la colonie a déjà migré vers d’autres zones.
Le symbole inattendu d’une ville
Chaque soir, pourtant, la même scène se répète. Les travailleurs quittent leurs bureaux, les embouteillages s’installent et, au-dessus des gratte-ciel, une nuée sombre s’élève dans le ciel d’Abidjan.
Au Plateau, la fin de journée n’est pas seulement l’heure de la descente des employés. C’est aussi celle où la ville laisse place à une autre vie, plus sauvage, qui rappelle que même au cœur du béton, la nature trouve toujours un moyen d’exister.

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