Le sentiment, souvent exprimé publiquement ou en privé, que les habitants d’Afrique du Nord (Maroc, Algérie, Tunisie, Libye, Égypte) ne se considèrent pas comme « Africains » au même titre que leurs voisins subsahariens, repose sur une superposition de facteurs historiques, culturels et socio-économiques.
L’Héritage Historique et le Prisme Culturel Arabe
La première et principale raison avancée est l’identité arabo-berbère et méditerranéenne de cette région.La majorité des habitants du Maghreb et de l’Égypte s’identifient d’abord comme Arabes ou Berbères (Amazighs). Leur langue dominante est l’arabe, et leur religion principale est l’Islam sunnite. Cette identité culturelle et linguistique les relie historiquement au Moyen-Orient et au monde méditerranéen plutôt qu’à l’Afrique Noire. Le désert du Sahara a historiquement agi comme une barrière naturelle plutôt qu’un pont, créant deux zones d’influence distinctes : l’Afrique du Nord, tournée vers la Méditerranée et le Levant, et l’Afrique Subsaharienne, unifiée par d’autres réseaux d’échanges.
La Proximité Géographique et Culturelle avec l’Europe
L’argument de la proximité géographique n’est pas qu’une question de kilomètres.La Tunisie, l’Algérie et le Maroc partagent une façade maritime avec l’Europe (Espagne, Italie, France), ce qui a favorisé, depuis l’Antiquité jusqu’à la colonisation française, des échanges culturels, architecturaux et économiques intenses avec le continent européen. Le climat et l’urbanisme y sont aussi souvent plus proches de l’Europe du Sud. Les diasporas marocaines, algériennes et tunisiennes en Europe sont très importantes, maintenant un lien social et financier direct avec les mœurs et le niveau de vie européens.
La Question du Racisme et de la Discrimination
C’est l’une des raisons les plus difficiles et controversées. Il existe, même de façon inconsciente, une hiérarchisation raciale dans certaines mentalités maghrébines, où l’identité « Africaine » est malheureusement et souvent réduite à l’identité « Noire ». Historiquement, le Maghreb a été un lieu de passage pour la traite transsaharienne, et des clichés ou un racisme envers les migrants subsahariens sont encore une réalité sociétale. Affirmer ne pas se sentir « Africain » est parfois une manière d’établir une distance vis-à-vis d’une Afrique Subsaharienne que certains perçoivent, à tort ou à raison, à travers le prisme médiatique occidental (pauvreté, instabilité, etc.).
L’Écart de Développement et le Quotidien Économique
Bien que l’Afrique du Nord fasse face à d’énormes défis économiques et sociaux, le niveau de développement (infrastructures, accès à l’eau et à l’électricité, IDH) est globalement supérieur à la moyenne de l’Afrique Subsaharienne. Ce niveau de vie crée un quotidien de consommation et de services qui, pour une certaine élite urbaine, est plus aligné sur le modèle européen que sur celui de l’Afrique de l’Ouest ou Centrale. Le fait de se concentrer sur des unions régionales comme l’UMA (Union du Maghreb Arabe), bien que peu active, illustre une volonté de regroupement par affinités culturelles et économiques immédiates.
Un Continent, Deux Identités Fortes
Ce débat met en lumière le fait que l’Afrique n’est pas un bloc culturel uniforme. Pour les pays du Nord, l’identité est un mille-feuille complexe : ils sont géographiquement Africains, mais culturellement (Arabes) et historiquement (Berbères, Ottomans, Européens) liés à d’autres aires. La fierté affirmée de cette non-appartenance à l’identité « Africain Noir » est souvent une réaction identitaire face à la pression d’être rattaché à une zone (l’Afrique Subsaharienne) avec laquelle les liens historiques et culturels ont été moins visibles que ceux noués avec l’Europe et le Moyen-Orient.
