Une enquête publiée par Mediapart met en cause la Compagnie fruitière, géant français de l’exportation de bananes, accusée d’exposer des travailleurs ivoiriens à des pesticides interdits dans l’Union européenne.
Selon le média d’investigation, sa filiale ivoirienne, la Société de culture bananière (SCB), utiliserait au moins trois substances prohibées en Europe : le mancozèbe, le thiophanate-méthyle et le fenpropimorphe. Des produits classés pour certains comme « probablement cancérigènes », toxiques pour la reproduction ou perturbateurs endocriniens.
Épandages aériens au-dessus des ouvriers
Les faits rapportés par Mediapart se déroulent dans la région de Tiassalé, importante zone bananière de Côte d’Ivoire. Des vidéos montrent des avions d’épandage survolant les plantations alors que des ouvriers sont encore présents dans les champs. Certains travailleurs affirment ne pas avoir été prévenus des traitements. Payés à la tâche environ 4 centimes d’euro par régime coupé plusieurs disent continuer à travailler malgré les pulvérisations pour ne pas perdre de revenu. Un ouvrier confie souffrir de migraines et de vertiges après manipulation des produits. D’autres dénoncent des salaires stagnants autour de 80 000 à 100 000 FCFA par mois malgré des semaines de 48 heures.
Des produits interdits… mais autorisés en Côte d’Ivoire
Si ces substances sont bannies en Europe depuis 2019, 2020 et 2021, elles restent légales en Côte d’Ivoire. Un contraste qui interroge, d’autant que la France est le principal débouché des bananes ivoiriennes. En 2024, la Côte d’Ivoire a exporté plus de 334 000 tonnes de bananes, dont plus de la moitié vers la France. La SCB, propriété de la Compagnie fruitière basée à Marseille, est l’un des plus gros employeurs du secteur, avec un chiffre d’affaires estimé à 940 millions d’euros pour le groupe.
ONG en action, silence officiel
Le 10 décembre 2025, trois ONG – Transparency International, ActionAid France et Intérêt à agir – ont adressé une mise en demeure à la Compagnie fruitière dans le cadre de la loi française sur le devoir de vigilance.
Les organisations dénoncent :
l’exposition des ouvriers et riverains aux pesticides, des salaires jugés insuffisants, un manque de transparence, et des risques environnementaux majeurs. Malgré cela, ni la France ni l’Union européenne n’ont suspendu l’importation de bananes traitées avec ces substances, contrairement à d’autres produits agricoles récemment visés par un arrêté français.
Inquiétudes sanitaires
Des chercheurs cités par Mediapart alertent sur les risques pour les enfants exposés au mancozèbe, évoquant des troubles neurocomportementaux et cognitifs. Dans certains villages proches des plantations, des habitants affirment souffrir de problèmes de peau, de troubles digestifs ou voir leurs enfants tomber fréquemment malades. L’épandage aérien est pourtant interdit en France depuis quinze ans.
La défense de l’entreprise
La SCB affirme respecter la réglementation ivoirienne, réduire les doses utilisées et vérifier l’absence de personnel lors des traitements. Elle met également en avant ses certifications et ses investissements sociaux (écoles, logements, accès à l’eau). L’entreprise assure qu’aucun taux anormal n’a été détecté lors des contrôles médicaux internes.
Source : Enquête Mediapart Anass Iddou, Youenn Gourlay et François Hume-Ferkatadji
lien : https://www.mediapart.fr/journal/international/090226/une-entreprise-francaise-expose-les-travailleurs-ivoiriens-de-la-banane-des-pesticides-interdits-en
