Un préjugé bien ancréEn Côte d’Ivoire, un stéréotype tenace vise les femmes nordistes et musulmanes : celui d’être des « gbasseuses d’hommes ». Cette expression populaire, qui renvoie à l’idée de femmes manipulatrices et intéressées, s’accompagne d’une dimension mystique. Dans l’imaginaire collectif, ces femmes auraient un rapport privilégié avec les pratiques spirituelles et ésotériques, ce qui les rendrait redoutables dans leurs relations avec les hommes.
Une supposée proximité avec le mystique
Pour beaucoup, ce cliché trouve son fondement dans la culture et les traditions. Les femmes nordistes et musulmanes sont souvent perçues comme plus proches des marabouts, des féticheurs, des prières spécifiques, de l’usage d’encens et de rituels liés à la séduction et à la protection.
Dans ce registre, l’opinion populaire leur attribue une « facilité » à passer à l’acte : selon cette croyance, elles n’hésitent pas à recourir à des pratiques mystiques pour garder un homme, le dominer, ou obtenir des avantages matériels.
L’expression « elle ne badine pas avec ça » revient souvent pour illustrer ce rapport supposé plus direct et assumé au monde spirituel. Pour certains, c’est donc « culturel » et presque naturel qu’une femme musulmane ou nordiste sache utiliser ces leviers.
Entre stigmatisation et amalgameCependant, ce raisonnement relève davantage de la construction sociale que de la réalité. Toutes les femmes nordistes ou musulmanes ne se reconnaissent pas dans ces pratiques, et beaucoup les rejettent même fermement. Réduire cette communauté féminine à une proximité supposée avec le mystique, c’est ignorer leur diversité : étudiantes, cadres, commerçantes ou entrepreneures, elles construisent leur vie sur le travail et l’effort, loin de toute manipulation spirituelle.
De plus, ce cliché participe d’une stigmatisation plus large : il enferme les femmes dans une étiquette qui leur colle à la peau, les empêchant parfois d’être jugées pour ce qu’elles sont réellement. Certaines confient qu’il leur est difficile d’échapper à cette perception, même lorsqu’elles n’ont aucun lien avec le maraboutage ou les pratiques mystiques.
Une question de perception sociale
Au fond, ce stéréotype traduit moins une réalité qu’un regard collectif sur les rapports entre genre, religion et tradition. En associant la femme nordiste ou musulmane au monde du mystique, la société projette une peur et une fascination pour l’invisible, mais aussi un moyen d’expliquer des succès féminins ou des histoires sentimentales jugées « anormales ».
Ces clichés révèlent surtout l’incapacité de la société à accepter la liberté et la puissance féminine sans chercher à les justifier par des causes mystiques. Plutôt que de continuer à enfermer les femmes dans ce rôle d’« ensorceleuses », il serait temps de questionner : pourquoi la réussite ou l’influence d’une femme dérange-t-elle autant qu’on préfère y voir la main d’un marabout, plutôt que ses propres efforts ?
