Vendu à huit ans, formé dans les meilleures universités d’Europe et devenu pasteur, cet Africain du XVIIIᵉ siècle a marqué l’Histoire par un paradoxe absolu : avoir rédigé une thèse théologique pour légitimer l’esclavage des siens. Plongée dans la trajectoire d’une figure captivante et tragique.
De la captivité sur la Côte-de-l’Or aux amphis de Leyde
Rien ne destinait l’enfant capturé vers 1717 sur les côtes du Ghana actuel à devenir l’un des esprits les plus érudits d’Europe. Vendu à un marchand de la Compagnie néerlandaise des Indes occidentales (WIC), Jacobus Capitein est emmené en Hollande. Là-bas, libéré de fait sur le sol métropolitain, il révèle des facultés intellectuelles hors du commun.
Maîtrisant le latin, le grec, l’hébreu et la théologie réformée, il devient le premier Africain à intégrer et à sortir diplômé de la prestigieuse université de Leyde. Pour l’Europe des Lumières, il est alors la preuve vivante que la couleur de peau n’altère en rien les capacités de l’esprit.
La thèse du scandale : Servitude du corps, liberté de l’âme
C’est en 1742 que Capitein bascule dans la polémique. Lors de sa soutenance de fin d’études, il présente un mémoire qui choque la mémoire collective : « De l’esclavage, non contraire à la liberté chrétienne ».
Dans ce texte soutenu devant l’élite intellectuelle protestante, Capitein articule un raisonnement implacable :
Il sépare la liberté spirituelle (offerte par le Christ à l’âme) de la liberté civile ou physique. Selon lui, l’asservissement corporel est un mal nécessaire s’il permet de soustraire les « païens » au paganisme pour les amener au salut éternel.
Il affirme fermement que la conversion d’un esclave au christianisme n’impose nullement à son maître de l’affranchir. En fournissant une caution théologique et morale au commerce triangulaire, Capitein offre aux armateurs et colons de la WIC l’argument parfait pour apaiser leur conscience.
L’aliénation ou la stratégie de la survie ?
Comment un homme ayant subi la férule de l’esclavage a-t-il pu en devenir l’apologiste ? Les historiens et sociologues mettent en avant deux clés de lecture :
Élevé, financé et endoctriné par l’élite néerlandaise pro-esclavagiste, Capitein a totalement assimilé le cadre idéologique de ses protecteurs. Son identité d’intellectuel chrétien a pris le pas sur son identité d’Africain opprimé.
Pour réaliser son rêve retourner en Afrique pour évangéliser son peuple , il devait impérativement rassurer la Compagnie des Indes. Prouver que la foi ne prêchait pas la révolte était son billet retour pour la Côte-de-l’Or.
Le retour d’Elmina : La fin d’une illusion
Nommé pasteur au château de Saint-Georges-de-la-Mine (Elmina), haut lieu du trafic d’êtres humains au Ghana, Capitein découvre la réalité d’un système qui n’a que faire de sa théologie.
Son retour tourne au cauchemar. Les colons hollandais du fort le méprisent en raison de sa race et refusent l’autorité d’un pasteur noir. Les populations locales, dont il ne maîtrise plus la langue ni les codes, le perçoivent comme un étranger au service des Blancs. Rejeté par les deux mondes, contraint par sa hiérarchie à renoncer à un mariage local et croulant sous les dettes, il meurt à seulement 29 ans, brisé et isolé.
Jacobus Capitein reste le symbole tragique d’un piège idéologique parfait. En tentant d’utiliser les armes intellectuelles de l’oppresseur pour s’extraire de sa condition, il est devenu l’instrument de la légitimation d’un crime contre l’humanité, avant d’être finalement broyé par le système même qu’il avait cherché à défendre.
