En interpellant publiquement le maire de Cocody au sujet d’un scandale foncier à Akouédo Palmeraie, le député-maire de Tiassalé brise les codes. Sous couvert de sa posture d’« administré », il impose un véritable test de leadership à la municipalité de la commune la plus huppée d’Abidjan.
Décryptage d’une stratégie politique redoutable.

C’est un pavé dans la lagune Ébrié, dont les ondes de choc font déjà trembler les couloirs feutrés de l’hôtel de ville de Cocody. En adressant une lettre ouverte incisive au premier magistrat de la commune, Assalé Tiémoko Antoine a fait bien plus que défendre un dossier foncier de quartier. Le remuant député-maire de Tiassalé, connu pour ses méthodes de justicier de la bonne gouvernance et son franc-parler légendaire, vient de réaliser un coup de pressing politique magistral.
L’argumentaire est imparable, car il s’adosse à une réalité sociale dramatique : à Akouédo Palmeraie (Zone ATCI), un sous-quartier en pleine expansion de plus de 10 000 habitants, il n’existe aucune école primaire publique. Pire, le terrain de la réserve administrative initialement sanctuarisé pour accueillir cette infrastructure essentielle est aujourd’hui colonisé par des habitations privées. Face au silence assourdissant du ministère de la Construction et des services techniques municipaux, les populations ont choisi de confier leur détresse à une voix qui porte. Et cette voix a décidé de frapper fort, là où ça fait mal.
L’art de l’ingérence légitime : L’« intrus » qui bouscule Cocody

Officiellement, Assalé Tiémoko signe sa missive en sa stricte qualité d’« administré de la commune de Cocody ». Un statut juridiquement et politiquement inattaquable. Pourtant, personne n’est dupe : c’est bien le maire de Tiassalé, l’élu de combat, qui s’adresse à son homologue. En agissant ainsi, il brise le protocole implicite qui veut que les magistrats municipaux évitent de s’immiscer publiquement dans les affaires de leurs pairs.
Ce choix tactique met en lumière le contraste saisissant entre deux styles de gouvernance. D’un côté, une municipalité de Cocody souvent perçue comme distante, feutrée et engluée dans des arbitrages technocratiques. De l’autre, la méthode Assalé : directe, ultra-médiatisée, ancrée sur le terrain et prompte à court-circuiter les circuits bureaucratiques pour imposer le rapport de force. En s’imposant comme le porte-voix des oubliés d’Akouédo Palmeraie, Assalé Tiémoko s’installe insidieusement dans la posture d’un « maire bis », capable de pallier les carences perçues des autorités locales.
« Si des contraintes budgétaires peuvent expliquer un retard dans la réalisation d’une école primaire dans cette zone, elles ne sauraient justifier l’absence de protection d’une réserve foncière destinée à un équipement public essentiel. Tolérer l’occupation d’une telle réserve, en dehors de tout déclassement régulier, reviendrait à priver durablement des milliers d’enfants de leur droit fondamental. »
— Assalé Tiémoko Antoine, Lettre ouverte au Maire de Cocody
La « jurisprudence Tiassalé » érigée en leçon de gouvernance
Le coup de maître de cette lettre ouverte réside dans l’utilisation méthodique du bilan d’Assalé Tiémoko à la tête de sa propre commune. En rappelant les événements de 2019 à Tiassalé, où il avait ordonné sans faiblir le déguerpissement d’occupants illégaux pour sauver une réserve de 4 hectares devenue aujourd’hui le Collège Moderne I, il ne se contente pas d’illustrer son propos. Il pose un jalon politique majeur.
Le message subliminal envoyé à l’administration de Cocody est d’une rare violence symbolique : « Ce que j’ai réussi à faire avec les moyens limités de Tiassalé, qu’est-ce qui vous empêche de le faire avec le budget colossal de Cocody ? ». Pour enfoncer le clou, il rappelle un principe fondamental de la décentralisation en Côte d’Ivoire : dans ce genre de situation, il n’appartient pas au gouvernement central de se substituer à l’autorité municipale. Le maire est renvoyé à ses responsabilités exclusives, privé de l’éternelle excuse de la lourdeur ministérielle.
Un piège politique imparable pour l’hôtel de ville
En rendant sa démarche publique et hautement virale, Assalé Tiémoko a sciemment enfermé la municipalité de Cocody dans un dilemme politique redoutable. Le maire se retrouve désormais acculé à un arbitrage où chaque option comporte un coût politique élevé.

Si la mairie de Cocody décide de réagir avec fermeté, d’ordonner l’enquête demandée et de libérer la réserve administrative d’Akouédo Palmeraie, elle donnera raison à l’intrus. Elle validera, de fait, la méthode de pression d’Assalé Tiémoko et actera que rien ne bouge dans la commune sans une humiliation publique. L’édile de Tiassalé pourra alors s’enorgueillir d’avoir dicté le tempo et d’avoir été le véritable artisan du salut des résidents.
À l’inverse, si la municipalité choisit l’inertie, le mépris ou le dilatoire, elle s’aliénera définitivement les 10 000 habitants de cette zone et confirmera l’image d’une autorité complaisante face à l’accaparement des terres par des intérêts privés. À l’approche des futures échéances électorales, laisser s’installer l’idée que la mairie capitule devant les prédateurs fonciers au détriment de l’école des enfants serait un suicide politique.
Comme le souligne la lettre ouverte, le cas d’Akouédo Palmeraie n’est pas isolé. C’est le reflet d’une pratique systémique d’accaparement des réserves de l’État à Abidjan. En frappant fort à Cocody, Assalé Tiémoko cherche à créer un précédent national : forcer les maires à assumer leur rôle de gardiens du patrimoine public, sous peine d’être exposés à la sanction de l’opinion publique.
Au-delà du conflit foncier, cette affaire met en lumière une mutation de la vie politique ivoirienne, où la légitimité de l’action et du bilan surpasse désormais les frontières géographiques des mandats. Qu’elle le veuille ou non, la mairie de Cocody est sous haute surveillance. Les pelleteuses de Tiassalé ont parlé ; on attend désormais de voir si celles de Cocody oseront démarrer.































