Publié en octobre 2025, le nouveau rapport de la Konrad Adenauer Stiftung (KAS), en collaboration avec le CISSDI, jette une lumière crue sur un phénomène aussi discret qu’omniprésent : le blanchiment d’argent en Côte d’Ivoire, pays classé parmi les économies intermédiaires de l’Afrique de l’Ouest.
Intitulé « Le blanchiment d’argent dans les économies intermédiaires : Cas de la Côte d’Ivoire », ce document est l’une des analyses les plus complètes réalisées ces dernières années sur la question. Il combine à la fois des méthodes quantitatives (statistiques, données financières, modélisation) et qualitatives (entretiens, études sectorielles, témoignages d’acteurs-clés).
Une économie dynamique… mais vulnérable
Le rapport part d’un constat sans détour : la Côte d’Ivoire, moteur économique de la sous-région, est aussi exposée à une forte circulation d’argent illégal.
Plusieurs secteurs clés y sont particulièrement vulnérables :
le secteur immobilier, principal vecteur de recyclage des fonds illicites ; le commerce informel, difficile à tracer ; les systèmes de transfert d’argent, souvent utilisés pour le “smurfing” ; les mines et l’orpaillage, où circulent des millions en cash hors contrôle ; les importations et exportations, marquées par la sous-facturation et la fraude douanière. Pour les auteurs, cette fragilité s’explique par la combinaison de facteurs économiques et structurels : utilisation massive du cash, faiblesse de la traçabilité financière, disparités régionales, et manque d’outils d’investigation moderne.
Des données alarmantes
Sans divulguer de chiffres nominaux sensibles, l’étude met en avant plusieurs indicateurs qui montrent l’ampleur du phénomène :
montée des transactions suspectes signalées à la CENTIF ;
explosion des flux financiers non justifiés dans certains secteurs ; multiplication des enquêtes liées au financement du terrorisme dans le Nord ; utilisation croissante des plateformes numériques pour contourner les contrôles. Pour la première fois, un rapport international met en parallèle les données économiques officielles avec les flux illicites estimés, donnant une vision réaliste du « poids invisible » du crime financier dans l’économie ivoirienne.
Un cadre juridique solide mais insuffisamment appliqué
Les auteurs du rapport reconnaissent que la Côte d’Ivoire dispose d’un arsenal légal parmi les plus modernes de l’UEMOA : lois anti-blanchiment, coopération régionale, obligations des banques, rôle de la CENTIF, etc.
Mais ils pointent aussi des limites :
manque de formation des magistrats spécialisés ; lenteur des procédures judiciaires ; faiblesse de la coopération entre la police, les douanes et les banques ; certains secteurs encore peu contrôlés : crypto-actifs, agents immobiliers, transport de fonds informels. En clair, l’outil existe, mais son application reste inégale.
Le blanchiment d’argent, enjeu géopolitique majeur
Le rapport souligne un élément essentiel : le blanchiment d’argent en Côte d’Ivoire n’est pas uniquement un problème national, mais un enjeu sous-régional.
Le pays, en tant que hub économique d’Afrique de l’Ouest, attire :
trafiquants internationaux, réseaux de contrebande, opérateurs utilisant le territoire comme espace de transit, capitaux illicites provenant des pays voisins. La Côte d’Ivoire est donc un nœud financier stratégique, ce qui justifie la nécessité d’un contrôle renforcé.
Un ouvrage qui dérange… mais nécessaire
Ce rapport, par sa franchise et ses données, risque de susciter des réactions dans les milieux politiques et économiques ivoiriens.
Il met en lumière ce que beaucoup soupçonnent sans oser l’aborder :
le blanchiment d’argent n’est pas marginal il influence directement la stabilité économique du pays.































