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Histoire : Non, les peuples de l’Ouest ivoirien ne « viennent pas » du Libéria

Depuis de nombreuses années, une idée reçue tenace et politiquement instrumentalisée circule dans les discussions : les Dan (Yacouba), les Wè (Guéré) ou les Kroumen seraient des populations « venues du Libéria ». Une affirmation historiquement fausse. Retour sur la réalité des migrations et du tracé des frontières pour déconstruire définitivement ce mythe.

Dans le débat public ou sur les réseaux sociaux, les rumeurs identitaires ont la peau dure. Parmi elles, celle qui tente d’attribuer une origine exclusivement libérienne aux peuples frontaliers de l’Ouest et du Sud-Ouest de la Côte d’Ivoire. Pourtant, l’histoire moderne, l’anthropologie et la géopolitique coloniale démontrent exactement le contraire : ces communautés étaient établies sur leurs terres bien avant que les cartes de l’Afrique de l’Ouest ne soient dessinées.

Le péché originel du tracé colonial

Pour comprendre l’absurdité de cette rumeur, il faut d’abord rappeler une vérité fondamentale : ni la Côte d’Ivoire, ni le Libéria n’existaient lorsque ces peuples se sont installés.

La frontière franco-libérienne, matérialisée en grande partie par le fleuve Cavally, a été fixée par des traités successifs entre la fin du XIXe siècle et 1911. Ce tracé géométrique, décidé dans des bureaux occidentaux, a été imposé sans aucune considération pour les réalités humaines. D’un coup de crayon, des lignes de démarcation ont traversé des champs, séparé des familles et coupé des chefferies en deux.

Ce ne sont pas les peuples qui ont traversé une frontière pour s’installer en Côte d’Ivoire ; c’est la frontière qui a traversé leur territoire d’origine.

Les Wè et les Kroumen : les gardiens millénaires de la grande forêt

Si l’on se penche sur l’histoire des migrations, le groupe Krou – auquel appartiennent les Wè (Guéré/Krahn) et les Kroumen (Grebo) – est reconnu par les historiens comme l’un des blocs autochtones les plus anciens de cette zone forestière.

Les ancêtres des Wè et des Kroumen occupaient un immense espace entre les fleuves Sassandra (en Côte d’Ivoire) et Saint-Paul (au Libéria) dès le XIIIe siècle. À la suite des poussées migratoires d’autres grands groupes venus de l’Est et du Nord, ils se sont progressivement concentrés dans le bloc de la forêt dense. Dire que les Guéré ou les Kroumen « viennent du Libéria » est un contresens historique majeur : ils étaient déjà les maîtres de cette forêt transfrontalière avant même la fondation de Monrovia ou d’Abidjan.

Les Dan : une descente depuis les savanes du Nord

Le cas du peuple Dan (Yacouba) est tout aussi explicite. Les Dan appartiennent au grand groupe linguistique des Mandé. Leurs racines historiques ne se trouvent pas au Libéria, mais bien plus au nord, dans les zones de savane (aux confins de la Guinée et du nord de la Côte d’Ivoire actuelle).

C’est autour du XVIIIe siècle, pour échapper à l’expansion des empires guerriers malinké, que les Dan ont entamé une migration vers le sud. Leur progression a été stoppée par les barrières naturelles de la zone montagneuse de Man. Ils s’y sont installés et ont naturellement essaimé dans l’arrière-pays, débordant sur l’actuel comté de Nimba au Libéria (où ils sont appelés Gio). Là encore, leur mouvement migratoire s’est fait du Nord vers le Sud, et non de l’Ouest libérien vers la Côte d’Ivoire.

Des « peuples passerelles » et non des étrangers

La ressemblance culturelle et linguistique entre les Yacouba et les Gio, les Guéré et les Krahn, ou les Kroumen et les Grebo ne fait pas des premiers les descendants des seconds. Ils sont frères, issus des mêmes ancêtres qui géraient un espace continu avant le partage colonial.

Le Cavally n’a jamais été une barrière infranchissable, mais un espace de commerce, de mariages et d’alliances. Qualifier ces populations d’« immigrées » relève soit d’une méconnaissance profonde de l’histoire de la sous-région, soit d’une volonté délibérée de manipulation politique.

Il est temps de clore définitivement ce débat stérile. Les Dan, les Wè et les Kroumen ne viennent pas d’ailleurs : ils sont chez eux, sur leurs terres ancestrales, et constituent l’un des piliers historiques de l’identité ivoirienne.

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